Exercice : “On the Beach” — un remake “dans le champ”

Ou la différence marquante que peut faire la motivation des personnages

Au départ : 1 livre. 2 films basés sur ce livre sont produits. Résultat : 1 film classique se méritant 2 nominations aux Oscars et 1 navet à sauce Harlequin confiné à une chaîne spécialisée sur le câble. Même livre, 2 résultats aux antipodes. Comment et pourquoi? Quelqu’un aurait-il perdu une bonne page d’instructions en cours de route ou carrément pas reçu le mémo?

Je prenais un café avec un ami l’autre jour et il s’est lancé dans une tirade passionnée au sujet d’un remake de film qu’il venait de voir. Il aurait pu s’agir d’à peu près n’importe quel remake à l’affiche à votre cineplex, mais ici, c’était un cas quelque peu particulier : en l’an 2000, le réseau américain Showtime avait produit un téléfilm (communément appelé MOW — movie of the week — ou “made for TV movie”) basé sur le livre On the Beach de Nevil Shute et/ou sur la première adaptation cinématographique de On the Beach (1959), qui avait été en lice pour 2 Oscars.

C’est la fin respective des deux films, surtout, qui avait marqué mon interlocuteur. Qui l’avait laissé perplexe. Et particulièrement enragé. Et sur une impression amère. Et j’en passe. La fin du film original le touchait profondément, alors que l’autre le faisait sortir de ses gonds. Le remake de Showtime avait clairement désacralisé le roman de Nevil Shute.

Pour illustrer son indignation, il m’a envoyé des clips par courriel (voir plus bas) permettant une comparaison de la fin des deux films. Intriguée, j’ai regardé les clips pour voir à quels endroits l’équipe du récent film s’était royalement mis le doigt dans l’oeil et jusqu’à quelle profondeur.

Si l’exercice vous intéresse, je vous présente les clips, puis mes observations, basées exclusivement sur les deux fins — même s’il ne s’agit que d’échantillons, vous constaterez qu’ils sont tous les deux très révélateurs des choix dramatiques qui ont été pris. N’hésitez pas à ajouter votre grain de sel.

Tout d’abord un peu de contexte.

Version classique

Les grandes lignes du film original : En 1964, une guerre atomique anéantit l’humanité de l’hémisphère nord et un sous-marin américain trouve temporairement refuge en Australie, où la vie quotidienne est empreinte de désespoir face au peu de temps qu’il reste à vivre. Niant la perte de sa femme et de ses enfants dans cet holocauste, le capitaine américain Towers fait la rencontre de la très belle Australienne Moira Davidson, rongée de soucis. Cette dernière s’éprend du capitaine. Et vice-versa. Quelques semaines avant la fin (du monde et du film), les hommes de l’équipage du sous-marin souhaitent retourner aux États-Unis pour mourir chez eux. Grande question dramatique : le capitaine abandonnera-t-il son équipage pour demeurer avec la belle Moira et ainsi passer ses dernières heures sur terre en la réconfortante présence du nouveau grand amour de sa vie? Ou honorera-t-il sa promesse faite à ses hommes de les ramenant en sol américain, laissant la belle Moira mourir seule, abandonnée?

L’histoire est centrée sur la relation amoureuse entre le capitaine Towers et Moira. L’original met en vedette dans ces rôles les légendes Gregory Peck et Ava Gardner. Un bon départ, on s’entend.

Version Dollarama

En contraste, les 2 roles principaux du remake de Showtime sont assurés par Armand Assante et Rachel Ward. Des acteurs de calibre B, voire C. D’emblée, il faut dire que Showtime produit du matériel pour son réseau et ne vise pas une sortie en salle, ce qui affecte toujours les budgets de production et donc les valeurs de production, les acteurs qu’ils peuvent se permettent, etc. Le ton est généralement également différent car on s’adresse à un autre public. Donc, ici, l’écart de 40 ans entre la sortie des deux films n’est pas la seule différence majeure. Ou d’importance.

Les deux adieux

Sur le premier clip, la scène d’adieu a lieu de 1:27 à 2:50 (suivie d’une scène avec d’autres personnages), puis la toute fin, le départ de Towers à 7:30.

Dans le second clip, la scène d’adieux correspondante débute à 8:45.

Et la scène finale.

Pourquoi ces deux fins, tirées d’une même source, produisent un effet final si différent?

À mon avis, d’une part, à cause des choix de réalisation (ton, rythme, prises de vue, jeu sobre versus mélodramatique des comédiens). Mais c’est surtout la motivation des personnages qui en est la cause.

Dans l’original, Moira semble être une femme mature et Towers, un homme d’honneur — le point central de son personnage. Elle souhaiterait de tout son cœur qu’il reste avec elle jusqu’à la fin, mais elle comprend pourquoi il est crucial pour lui de faire son devoir. En la quittant, elle ne l’admire et ne l’aime qu’encore plus.

Dans le remake, Moira apparaît comme une bitch égoïste et manipulatrice. Elle souhaite — elle demande — que Towers reste avec elle jusqu’à la fin. Elle ne comprend pas qu’il puisse vouloir faire son devoir — ça ne la concerne pas. Elle use de chantage émotif pour le retenir. Heureusement pour elle, le Towers moderne s’avérera être un homme dont les intérêts personnels prévaudront sur son sens du devoir à la fin.

Ainsi, l’original nous donne l’impression que l’amour entre Moira et Towers est véritable et éternel. Le remake, lui, nous convainc que la relation amoureuse égoïste et immature entre les deux personnages n’aurait pas durée bien longtemps s’ils étaient demeurés vivants (on peut imaginer les “scènes” de couple, une crisette que Moira lui piquerait chez Ikea au sujet d’un mauvais choix de motif de vaisselle).

Donc, d’une part, un couple noble uni par le destin, qui “vit ensemble” au-delà de sa mort — une fin tragique et poignante. Mémorable. D’autre part, un autre couple, lui mesquin, qui crèvera bientôt et on s’en fout.

Question rhétorique : Lequel de ces deux couples auriez-vous aimé avoir écrit?

Et si c’était voulu?

Le remake de Showtime est-il vraiment une erreur de parcours? Après tout, les séries de livres Harlequin connaissent un succès stable depuis des lunes car il existe un lectorat stable pour les romans à l’eau de rose. En produisant le remake de On the Beach de la sorte, avec les choix “modernes” qu’on constate, Showtime visait peut-être exactement les résultats connus, s’adressant à ce même auditoire.

Et puis, se peut-il que certains spectateurs aient apprécié, voire préféré, ce récent téléfilm? Que ceux-ci auraient été profondément agacés par la lenteur ou autre aspect de l’original? Qui sait? Comme on dit en anglais : “L’ordure de l’un est le trésor de l’autre”.

p.s. : J’ai moi-même déjà coécrit un scénario de movie of the week, un thriller psychologique — sans mélodrame, par contre! Certaines histoires conviennent davantage au petit écran qu’au grand. Rien de mal à ça. En bout de ligne, ce qui compte, c’est de servir l’histoire.

Advertisements

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s